Vigousse et la Semaine du goût® présentent:
les lauréats de notre grand concours de nouvelles

1er prix: Pierre-Alain Gschwend, 1091 Grandvaux

Un bon pour un repas pour deux personnes au
Restaurant Le Cerf/Carlo Crisci - 18 points GaultMillau / 2 étoiles Michelin - à Cossonay

Fous goûts

Le service avait bien commencé, dans ce restaurant chic où je travaillais : toutes les tables étaient réservées, l'humeur était bonne y compris pour le chef, ce qui était presque aussi rare que de trouver une truffe sous un cocotier, et le maître d'hôtel avait esquissé un sourire avant d'attaquer le coup de feu. Le service était parfait et tout se déroulait à merveille, jusqu'au coup de téléphone de vingt heures.

Je n'entendis que quelques bribes de la conversation téléphonique, mais je compris que non seulement nous allions attendre l'arrivée de quatre clients supplémentaires d'ici vingt minutes, mais qu'en plus il s'agissait de personnalités très importantes. Je compris surtout que le caractère si sympathique de cette soirée venait de s'évaporer. Le maître d'hôtel me fit un signe discret, m'invitant à le rejoindre. "Monsieur Duc arrive. Quatre couverts. Attention, hyper VIP." me dit-il. Il n'avait rien à ajouter, je savais que je devais redresser une table qui venait de se libérer, aller annoncer la nouvelle en cuisine et attendre patiemment leur arrivée.

Celle-ci ne se fit pas tarder- une heure trente après leur coup de fil. Monsieur entra tout d'abord, suivi d'une femme d'une cinquantaine d'années peu assumée, d'une ado boudeuse et d'une vieille dame sentant vaguement l'urine et la naphtaline. Le maître d'hôtel les plaça à la table que j'avais consciencieusement préparée. Je les saluai diligemment, et leur proposai un apéritif. L'attaque fut immédiate. Madame Duc me commanda un jus de mangue. "Bien sur", pensais-je, "Je pourrais également vous proposer quelques gouttes d'un nectar de physalis. En cette saison, il est exquis", mais la bienséance m'obligea à répondre à la dame que nous n'avons que les jus figurant sur notre carte. Madame Duc se décida pour un jus d'orange, la joyeuse ado prit un cola, et monsieur commanda une bouteille d'amigne de Fully, qu'il "partagerait avec maman". Monsieur Duc avait bon goût, contrairement à son épouse, qui souffla en levant les yeux aux ciel.

Je servis les boissons puis, comme le chef, après m'avoir appelé en cuisine, me le demanda poétiquement, me "bougeai le cul de prendre la commande, et pas de l'épicerie, t'as vu l'heure ou quoi".

Monsieur Duc prit la meilleure décision de la soirée: "Nous sommes venus pour le plat phare de la maison. Nous prendrons quatre fugus". Un silence se fit autour de la table. Sa femme leva les yeux au ciel en soufflant, et leur fille était plongée dans la rédaction d'un sms, dont je ne vis que les mots "chier" et "parents". La mère Duc m'interrogea d'un laconique "c'est quoi, ça?". "Madame", fis-je à l'aïeule dont le rictus permanent semblait être l'effort visible fourni par quelqu'un en train de réprimer douloureusement un gaz, "le fugu est un poisson japonais rare, servi dans une nage aux agrumes et coco. C'est une sorte de potage, donc." Mon intervention n'était pas gratuite: si l'ensemble de la table prenait le même plat, la cuisine serait contente, le chef serait content et moi, je serais soulagé.

Bien sûr, la vieille n'avait aucune idée de ce dont je venais de lui parler, mais le mot potage dut chanter à ses oreilles, car elle acquiesça d'un signe de la tête. "Quatre fugus alors. Merci Mesdames, Monsieur" dis-je, requinqué par ce choix harmonieux.

Je m'empressai d'annoncer la commande en cuisine. Je me fis alors enguirlander par le chef. "Ah non!", hurla-t-il, "font chier, ces quatre, j'en ai que pour trois, et j'ai renvoyé Tchang à la maison". Tchang, qui ne s'appelait pas tout à fait Tchang, mais Honda Yamakoni, était le cuisinier japonais que le chef avait engagé afin de pouvoir proposer à la clientèle européenne des plats à base de fugu, ce poisson que seuls quelques spécialistes nippons, après une solide formation, pouvaient préparer sans trucider les riches amateurs de sensations fortes et de délices incomparables. Car il faut bien reconnaître que ce poisson cache, derrière une toxine surpuissante, une saveur exceptionnelle. "Bon", poursuivit le chef, après un court instant de réflexion, "je vais me débrouiller, on va faire pour quatre, c'est bon".

Monsieur Duc commanda une bouteille de sauvignon de Chamoson. Monsieur aimait décidément beaucoup le Valais. Mais le choix était judicieux, les arômes de ce vin se mariant à la perfection avec le poisson et les agrumes. Je songeai également que si sa maman continuait de boire, ses joues allait nous faire découvrir de nouvelles nuances de cramoisi dans l'échelle des mauves.

Une fois les amuse-bouche servis, les plats furent rapidement prêts. Je déposai religieusement une assiette devant chacun, leur faisant découvrir la beauté du dressage et les incroyables effluves du mets. Mamie empoigna sa cuillère à soupe et, sans attendre, engouffra dans sa bouche édentée une grande rasade de nage. Les trois autres la regardaient attentivement. L'aïeule releva la tête, et garda les yeux mi-clos. Elle déglutit et s'exclama d'un trait :"De Dieu c'est bon!", avant de replonger sa cuillère dans l'assiette. Monsieur Duc huma, faisant frétiller ses narines pour percevoir chaque molécule aromatique. Son épouse ingurgita le bouillon, le faisant tourner en bouche, afin d'en percevoir toutes les nuances. Elle leva les yeux au ciel, mais cette fois-ci, elle ne souffla pas. Quant à leur fille, elle prit une minuscule gouttelette de la pointe de la fourchette à poisson qu'elle déposa sur sa langue. Sans doute fut-elle surprise de trouver ça à son goût, car presque aussitôt elle éteignit son smartphone, délaissant ses amis virtuels pour profiter pleinement de ces saveurs bien réelles. Tous semblaient prendre un plaisir absolu en sentant les piques d'acidité des agrumes, que venait adoucir le velouté du lait de coco. La légère amertume des petits légumes asiatiques que le chef mêlait à sa composition se juxtaposait avec justesse aux autres arômes. Et le poisson, ce merveilleux poisson, d'une texture à la fois ferme et fondante, dont le parfum iodé et salé chatouille les sens et leur laisse un souvenir indélébile, ce poisson qu'il fallait mériter en se montrant courageux et confiant, ce fugu avait une fois de plus réussi à rendre des gens heureux, en les amenant tout près de l'orgasme gustatif.

Ils étaient là, tous les quatre, à déguster lentement, lorsque j'entraperçus le sous-chef qui me faisait de grands signes depuis l'office.

"Fais gaffe", me dit-il, "les quatre derniers, ceux qui ont pris le fugu, ça pourrait bien mal se terminer. Comme il n'y avait pas assez de poisson pour tout le monde, le chef en a préparé un lui-même. J'ai essayé de le raisonner, sans succès. Il m'a répondu qu'il avait vu faire Tchang cent fois. Il y a donc un des quatre qui, peut-être, enfin, pour qui la soirée risque de se révéler assez, heu... comment dire...". Il n'avait pas besoin de me dire comment, j'avais parfaitement saisi le problème. J'avais, dans mon rang, assis à une table dont je m'occupais, quatre personnes que j'avais cordialement détestées, et qui étaient en train de manger façon roulette russe! Je réfléchis un instant, me demandant si je ne devais pas aller immédiatement débarrasser leurs assiettes, ce qui, de toute manière, n'aurait rien changé, puisque vingt grammes seulement de poisson suffisait à intoxiquer un homme. J'hésitai alors à ôter mon tablier et à partir en courant.

Je m'approchai lentement des Duc. Ils terminaient leur plat, en raclant le fond de l'assiette afin de ne pas en perdre une seule miette. Tous avaient la mine réjouie, la lippe heureuse et l'estomac comblé. Ils parlaient entre eux, de rayonnants sourires illuminant leurs faces désormais joyeuses Je ne pouvais m'empêcher de les dévisager, tentant de découvrir qui allait être le malheureux élu. Aucune signe avant coureur, pas de symptômes. La mère Duc semblait avoir rajeuni de dix ans, madame avait le même air qu'une femme dont on vient de découvrir le point G, monsieur semblait ravi et il me sembla même que la fille commençait à s'amuser. D'ailleurs, tous riaient de bon coeur. Sans même que je ne leur demande si tout s'était bien passé, monsieur Duc me débita une tirade vantant successivement les sensations, les goûts, le génie du chef et la qualité de mon service. Je le remerciai, tout en débarrassant leurs assiettes. Je remarquai, en jetant un oeil sur sa Rolex de quinquagénaire, qu'il était onze heure du soir. Quelle bonne heure pour terminer son bouillon...

Après un aller-retour à l'office afin d'y déposer la vaisselle sale, je retournai à leur table, fébril à l'idée que l'un d'entre eux ne s'effondre à mon arrivée. Je leur demandai s'ils désiraient un dessert, un peu comme on proposerait une dernière cigarette à un condamné. "Pas de dessert", me répondit monsieur Duc, goguenard, "nous préférons garder en bouche ces impressions le plus longtemps possible. Mais nous prendrons quatre cafés, et l'addition". En tournant les talons, je me dis que l'un d'entre eux n'allait certainement plus garder très longtemps ces merveilleux souvenirs, et me surpris à espérer qu'au moins ce qui devait arriver n'arriverait qu'après l'addition. Après tout, je méritais bien mon pourboire.

Je déposai une tasse devant chacun d'entre eux, tout en les dévisageant discrètement. Aucun ne présentait de signe d'une mort imminente. Au contraire, ils étaient pleins d'entrain, la plus jeune contenant difficilement un fou rire suite à la remarque de sa grand-mère, qui fit lever au ciel les yeux de madame Duc qui, elle aussi, avait du mal à garder son sérieux. Je leur servis également quelques macarons en guise de mignardises. La jeune fille qui, depuis qu'elle avait mangé, pouffait intelligemment comme seuls savent le faire les adolescents, tendit le bras pour en saisir un. Je repartais vers l'office lorsque j'entendis derrière moi une sorte de râle guttural, suivi d'une quinte de toux à faire pâlir de jalousie la Dame aux Camélias. Je me retournai afin de voir si tout allait bien, et je compris bien vite que non. La fille était d'un très joli bleu violacé, avec des yeux rouge foncé, pleurant tout en portant les mains à sa gorge. Elle était en train de s'étouffer avec le macaron. Son père, qui avait dû trop regarder de séries médicales, se précipita derrière elle afin de tenter une manoeuvre de Heimlich. D'après le craquement de la poitrine de sa fille, il ne réussit pas à faire autre chose que de lui casser quelques côtes. Les quelques clients restant dans la salle du restaurant regardaient, médusés, la scène. Je demandai à la cantonade si il y avait un médecin dans l'assistance, pendant que monsieur Duc essayait de secouer sa fille par les pieds, afin de déloger la douceur intruse. Madame Duc poussait des hurlements de terreur en se tenant la tête. Au bout de quelques secondes qui parurent une éternité, Monsieur Duc lâcha son enfant, qui avait perdu connaissance. C'est alors que je remarquai que la vieille était également couchée par terre, en se tenant la poitrine. Tant d'émotion avait déclenché une crise cardiaque. Monsieur Duc, totalement impuissant, se tenait debout, livide, sans plus arriver à bouger. Son épouse, complétement hystérique, se leva d'un bond, et se précipita dehors telle une furie. C'est à cet instant précis que l'ambulance appelée par le maître d'hôtel arriva et la faucha d'un seul coup. Les urgentistes se précipitèrent à son secours, Monsieur Duc s'évanouit, l'aïeule agonisait, la fille suffoquait, et le maître d'hôtel appela une seconde ambulance, qui arriva quelques minutes plus tard.

C'est trois mois après cette soirée que Monsieur Duc revint afin de payer l'addition. Il m'expliqua qu'aucune des trois n'avaient survécu, s'excusa pour tous les désagréments que cela avait causé et ajouta qu'il garderait malgré tout un souvenir impérissable de ce repas. Je lui présentai les condoléances de l'ensemble des collaborateurs en même temps que l'addition. Et je ne manquai pas de lui signaler que les cafés étaient offert par la maison.

Une chose était certaine : ce n'était pas lui qui avait eu l'assiette fatale.

2e prix ex-aequo: Laurent Liaudat, 1012 Lausanne

Un abonnement d’un an à l’hebdomadaire Vigousse/Le petit satirique romand (Valeur 140.-)

La beauté est pire que le vin : elle enivre le possesseur et le spectateur (proverbe anglais). J’ai des mensurations parfaites, peut-être un peu mince mais pas anorexique non plus. De toute façon je n’ai pas le choix, c’est au gramme près : minimum 65 et maximum 90. Pour me présenter aujourd’hui à ce concours, on m’a proposé de coucher de façon classique ou moderne, voire de me faire briller. Non, mais quelle goujaterie ! J’ai refusé, il ne faut pas exagérer quand même, j’ai mes principes. Je n’ai pas accepté non plus d’être vergée, frictionnée, je n’ose même pas l’imaginer. Je ne me voile pas non plus, mais est-ce une raison ? On vit vraiment dans un monde de dingue. Je m’offrirai pure, douce, fine, en vélin. C’est décidé.

C’est un grand jour, peut-être le plus beau de ma vie. On va peut-être nous unir, mais pour ça il faudra que je sois la plus belle. Je dois gagner, sinon je cours le risque de la défaite. Ne vous trompez pas sur moi, je suis quand même intelligente, c’est juste que je ne dois pas trop le montrer. A l’école on m’appelait l’Echo du Rio d’Enfer, un peu décalée et toujours en retard. Ce que les gens peuvent être méchants. Mais aujourd’hui je tiens ma revanche. Je suis devenue belle, on me le dit souvent et j’aime lorsque l’on me regarde. Je fais tout pour donner envie, que l’on m’attrape délicatement, que l’on me retourne, que l’on m’évalue et que l’on finisse par m’adopter. Se sentir admirée, quel plaisir.

Ce qui me dérange un peu, c’est que je vais devoir partager mon bon-ami avec l’autre : la rachitique cervelée. Futée peut-être, mais trop formelle. Et puis, elle croit quoi celle-ci ? Parce qu’elle répond tout juste à tout, en géographie, en calcul et même en chimie, que c’est suffisant pour passer devant moi. Mieux vaut être la plus maligne des sottes, que la plus sotte des malignes. S’il y a bien une chose que j’ai apprise, c’est celle-ci. L’autre, de toute façon, sera toujours derrière, la Poulidor des cols verts. La beauté est un don de Dieu et ne pas le reconnaître c’est nier Dieu, me semble-t-il ! Je me comprends et je me respecte.

Tout de suite j’ai craqué et parmi les prétendants je ne voyais que lui. Elancé, racé, viril avec ses épaules droites, son col charnu, sa bague enflée, il me faisait déjà tourner la tête. Tout en élégance, enveloppé dans sa petite tenue vert bouteille qui ne cachait presque rien, il m’a tout de suite mis les papilles, tant il était aimable et plein de charme. De lui se dégageait une noblesse irrésistible. Aussitôt, je me suis imaginée collée à lui, vivre de grandes aventures, les petites auberges secrètes, la route des toques et des étoiles. Je serai sa muse, son étendard, on nous présentera à toutes les tables du monde avec tout le respect dû à notre classe.

On dit qu’il vient du pays des trois soleils : « celui du ciel, celui des murs et celui de la réverbération du Léman ». On dit aussi qu’il est l’or du Lavaux, moi j’espère juste conquérir son cœur. Il habite entre la route de la Corniche, le lac et le Dézaley. Il vient de cet endroit particulier où les gens ne s’intéressent pas à Solar Impulse, mais attendent la Fête des Vignerons. Les pieds bien plantés dans la molasse argileuse, du haut de sa terrasse, il regarde passer le RER Vaud, aux couleurs soleuroises, imperturbable. Je serai sa princesse, il sera mon royal breuvage qui étanchera mes passions.

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Pas possible d’être tranquille. Les demoiselles du vignolan ont toujours leurs regards posés sur moi, des petits rires en me frôlant de la main au passage, ou des soupirs d’aise en évaluant ma glycémie. Elles me défendent aussi. Dès qu’approche la suzukii, elles se transforment en amazone vindicatives et chassent l’intruse.

Après avoir passé tout l’été à me prélasser au soleil, à sentir certains jours le joran me caresser, voilà qu’elles commencent à me tripoter, à me palper les lobes. Elles prennent le plus grand soin de moi, c’est sûr, elles me transportent délicatement, me titillent le pédoncule. Ensuite elles me pressent avec tendresse pour que je livre un moût délicat et soyeux. Je me laisse faire, je suis encore jeune et en manque d’expérience. Mais on m’admire déjà et ce n’est pas rien de le dire. Il semblerait que lorsque je serai débourbé, ma splendeur sera encore plus grande. Je suis impatient de voir mon reflet.

La sélection est sévère, mais je dois m’assurer que nul autre ne puisse prétendre au titre suprême : roi des Vaudois. Encore quelques mois au frais et ensuite on me choisira un écrin pour me mettre en valeur et que je puisse voyager, sortir dans les plus beaux endroits, faire de belles rencontres. Enfin, je vais pouvoir faire mon tour de Romandie, voire monter jusqu’à Berne ou Zurich. Je rêve d’un tour de Suisse, et pourquoi pas de la Grande Boucle ?

Ce qui m’embête tout de même un peu, habitué à me balader dans le plus simple appareil, c’est qu’il faudra que je me drape d’une belle toile, car on ne peut pas voyager sans passeport. C’est sans doute pour cela que je me retrouve ici, avec toutes ces nymphes autour de moi. L’une me sera attribuée. Un mariage forcé, mais de raison quand même, il y a des traditions à respecter. Vais-je le supporter ? Je me sentais bien comme ça, léger, célibataire, sans contrainte. Suis-je vraiment obligé de me coltiner l’une de ces beautés, sur mon dos du matin au soir et du soir au matin ? J’aimerais au moins pouvoir choisir, faire un peu ma vie avant de passer devant le pétabosson. Bon, je fais confiance à mes parents et leurs amis. Jusque-là ils ne se sont pas trop trompés, si mon avenir peut s’annoncer radieux, ce sera sans doute un peu grâce à eux.

De tout temps ils m’ont choyé, dorloté, même que des fois ils me parlaient. Allez savoir ce qui leur passait par la tête. Il faudrait faire ceci, il faudrait faire cela. Je suis assez grand pour me débrouiller tout seul. Certains jours je devais même écouter de la musique pour limiter mon développement hormonal, éviter que je chauffe trop.

La Petite Musique de Nuit de Mozart, alors que moi je préférerais un bon reggae de Bernie Constantin. Consommez local et laissez-moi vivre ma vie !

Avec le temps, il faut quand même reconnaître qu’ils m’ont élevé dans le plus bel endroit du monde, donné une éducation rigoureuse et le sens du goût. Toutes les semaines j’avais droit au grand oral. Par exemple, on m’interrogeait sur les minéraux. Pas encore très sûr de moi, on me disait que j’étais encore un peu vert et qu’il faut savoir laisser le temps au temps. Les semaines passaient, ils me questionnaient sur tel ou tel fruit, je répondais de mieux en mieux, je devenais enjoué et fort aimable. Plus le temps passait et plus je prenais de l’assurance, je devançais leurs attentes, j’en devenais distingué. Et un beau jour, s’apercevant de ma virilité et de ma faculté à susciter un récital dans leur propre palais, ils décidèrent que j’étais suffisamment racé pour endosser la grande tenue de 1822.

Avant d’être le roi du carnotzet, je m’accorderais bien avec ce jeune gruyérien qui semble si tendre et que j’espère un peu corsé, ou avec ce beau chevalier à l’œil vif et magnifiquement fuselé. Quant à cet adorable coq à la peau toute dorée et aux senteurs enivrantes, j’en frissonne d’avance. Qu’est-ce que je me mettrai bien à table avec eux !

Si je ne veux pas finir en vieux gâtion en train de m’admirer le nombril et me noyer dans la solitude, je vais accepter que cette nymphe qui me lorgne depuis un bon moment, vienne se coller à moi, et avec en dot, sa petite copine dans le dos, tant qu’à faire.

Attention, voici que la confrérie des Vignolans fait son entrée pour désigner la plus belle étiquette de l’année. Sera-ce elle, ma petite sarcelle adorée ?

- Mesdames et Messieurs, à l’unanimité et après moultes batoillages, le jury a décidé que cette somptueuse étiquette « l’Echo du Rio d’Enfer » ornera ce non moins somptueux Calamin Grand cru. Ainsi dit, ainsi sera fait, ainsi soit-il, amen et bon appétit !

Laurent Liaudat

2e prix ex-aequo: Guy Chevalley, 1228 Plan-les-Ouates

Un abonnement d’un an à l’hebdomadaire Vigousse/Le petit satirique romand (Valeur 140.-)

Sept fois leur langue dans leur bouche

Petit-déjeuner

Elle arbore le physique de la joggeuse alémanique du dimanche : short en lycra réservé à la course, ancien t-shirt aux couleurs du bowling-club de Köniz et tennis blanches qui restent mystérieusement immaculées… Elle s’est dispensée des manchons de contention qu’elle porte toujours aux chevilles, histoire que la peau laiteuse de ses mollets prenne un vague reflet couleur pain grillé.
Elle a quitté son domicile à 7h45 tapantes, le ventre vide. Celui-ci réclame son dû tandis qu’elle aligne des petites foulées le long de l’Aar. Son habituel encas se compose de flocons d’avoine (certifiée sans OGM) et de noisettes moulues (issues de l’agriculture biologique) arrosés de lait (production suisse) et d’un jus d’orange (estampillé commerce équitable). Tout ce que Kassensturz recommande. Elle craque quand même régulièrement pour un yoghourt au bifidus actif comme dans la pub, cédant aux sirènes du marketing. Cela lui est nécessaire : elle a l’estomac fragile à force de se biler pour François Hollande. Tout ce que son staff lui a trouvé, ce sont des navettes sans conducteur… Tu parles d’une démonstration de force.
Après son footing de l’aube, elle retrouve sa cuisine vide et high-tech, aux tons taupe et au mobilier alu. Et soudain, ras-le-bol du muesli ! Elle se découvre une puissante envie de viande : elle tuerait pour un filet de bœuf argentin, d’agneau néozélandais ou de zébu malgache ! Oui, elle est comme ça, Simonetta. On la croirait végétarienne, mais elle mord à pleines dents dans la viande d’origine étrangère.

Dix heures

Il tapote sur la table d’une manière qui paraît bizarre à tout le monde, mais personne ne dit rien. Cette soudaine impatience laisse pantois ses collaborateurs, qui n’ont jamais vu passer dans son œil le moindre signe d’excitation, si ce n’est à l’annonce d’un saut des indices boursiers ou de la baisse du nombre de diplômés. Fermer une école, c’est ouvrir une entreprise.
Ja, ja, ja. Le voilà qui coupe son interlocuteur, le patron d’une firme pharmaceutique à qui il doit lécher les bottes. Il se met même à grignoter son stylo-plume doré. Petit à petit, ses proches conseillers comprennent qu’il lui faut sa dose. Oui, maintenant, hors de l’intimité de son bureau et devant tout le monde. Au moins, il sera calmé et la discussion pourra reprendre de façon sereine. C’est lorsqu’il se met à taper de la talonnette sur le parquet que, craignant un caprice, son secrétaire s’écrie : « Café ? Quelqu’un ? »
Voueï ! Mais ce n’est qu’une manœuvre dilatoire. Alors que tout le monde est occupé à remplir sa tasse, à chercher la sucrine ou à touiller la crème, lui s’enfourne d’un coup son Berner Haselnusslebkuchen du matin. Immédiatement, le goût épicé se diffuse sur sa langue râpeuse, les glucides déferlent dans ses veines et ça va mieux. Il va pouvoir faire mumuse avec les sous-sous sans arrière-pensée. Johann n’est qu’un grand enfant.

Dîner

On le presse de goûter à tout. Les représentants du Maroc ont préparé un couscous royal en son honneur. Bon, alors juste une merguez et un peu de légumes. La délégation turque a amené des pâtisseries coulantes de miel, la délégation grecque aussi ; on ne voit pas la différence, mais il se garde bien de le dire. Un blinis russe ? Avec du caviar et de la crème fraîche ? Il ne peut pas refuser. Et puis du saumon norvégien, des rollmops allemands, du saumon encore, écossais, et un nœud de tagliatelles à la truffe blanche d’Alba, spécialité italienne, et une part de kringel aux raisins d’Estonie, et des cevapcici serbes plantées d’un cure-dent. Et le traditionnel meat pie anglais. Ne partez pas, Monsieur le ministre ! Une sauterelle frite à la thaïlandaise ? Une huître fumée du Canada enrobée de lard, peut-être ?
Le voilà seul avec son dégoût, dans les toilettes du centre de convention. Elles sentent le graillon, l’ail, la levure et la bière. Un coup d’œil dans le miroir. Dire que s’il avait renoncé à ce sommet, il aurait pu aller festoyer sur les collines verdoyantes. Les Perrinjaquet organisent une torrée. Quand était-ce, la dernière fois qu’il a mis le saucisson et les patates au chaud, sous la cendre ?
Une gorgée d’eau froide et il y retourne. Il se redresse, vérifie son col, son profil… Oui, Didier est beau, mais il prend du bide à cause de ses obligations protocolaires. Tout goûter, tout avaler, tout savourer sans pouvoir refuser la popote aux ploucs. Il faut se gaffer à présent : il n’est plus le jeunot de l’exécutif. Cet été, régime. Non, il n’est plus le beau gosse de l’équipe, mais lui, au moins, possède une belle crinière poivre et sel.

Apéro

C’est l’heure où les collaborateurs bas de gamme, ceux qui n’ont pas réellement envie d’une promotion, quittent les locaux du Palais fédéral après une journée de « travail ». En règle générale, ils s’entraînent mutuellement vers un bar-lounge branché, le Leichtsinn ou l’Allegro, quand ce n’est pas un nouvel endroit prétendument incontournable, où le Spritz coûte 15 francs. Quel besoin ont-ils de se desserrer la cravate en groupe, comme des primates après le cirque, au lieu de rentrer chez eux déguster une camomille et regarder Arena ? Elle se pose la question.
Et pourquoi les a-t-elle suivis, ce soir ? Ils ont insisté. Ce n’est même pas son anniversaire pourtant. D’habitude, ils se dispensent volontiers de sa présence. Pas question d’inviter la patronne, la Frau Bundesrätin. Et elle fait mine d’ignorer qu’ils ne l’y convient pas ou de trouver ça normal et elle dissimule que cela l’arrange. Elle déteste ces moments informels où il faut être soi-même. C’est une bosseuse. Elle préfère rester la Frau Bundesrätin qui impose des coupes dans les budgets.
Tiens, c’est une happy hour spécial Grisons. « On voulait vous faire la surprise, Eveline. » Tout en surmontant son dégoût d’avoir été appelée par son prénom, elle aperçoit soudain, dans les planchettes de tapas posées sur le comptoir par un barbu tatoué, son propre portrait, mais oui, composé de tranches de pain aux poires… Elle reste l’exotique Grisonne en terres de röstis bernois. Au moins, ils lui ont épargné la viande séchée, qui aurait forcément donné lieu à des comparaisons douteuses.

Souper

Lorsque l’homme, après une rude journée de travail, regagne le foyer dont émane, dans son souvenir, la douce chaleur de l’amour conjugal, il peut légitimement s’attendre à y trouver la présence bienveillante d’une épouse dévouée, prête à effacer les tourments du labeur, doublés, dans le cas présent, des affres de la politique. C’est du moins sa conception des choses et il y pense alors qu’il franchit le seuil dudit foyer à une heure tardive.
Il doit bien l’admettre, son existence ne ressemble pas à la vie que ses parents menaient. Il se lève à la même heure que son père, mais alors qu’il avale un Nespresso craché par une petite machine rutilante, son père était déjà parti à la traite des vaches ou aux champs, sans consulter ses e-mails au petit-déjeuner. Il revenait au plus tard juste après le coucher du soleil, alors que lui rentre souvent à la lueur des lampadaires dans les rues de Zurich. Un rythme plus effréné que celui d’un agriculteur d’autrefois. Et puis les femmes votent désormais. Tout va à vau-l’eau.
La sienne, où est-elle passée ? Il est plus de 21 heures ; elle devrait être là à regarder Ein Fall für zwei ou Rex, avec le comédien allemand sexy qu’elle aime bien. Certes, cela sent vaguement la nourriture mais, sur la table de la cuisine, il ne trouve qu’un plat à gratin au contenu desséché, vaguement brûlé. Un post-it est collé juste à côté : « Du kotzt mich an, Ueli. » Tu fais chier. Tant pis, il est trop fourbu pour tenter de l’appeler ; il s’excusera de sa réunion tardive plus tard. Bien sûr, il aimerait réchauffer une part de ce gratin de spätzli au cervelas, même dans cet état, seulement il a beau gérer des commandes d’avion de chasse, il ne sait pas faire marcher le four à micro-ondes. Alors, il mangera froid. Pour du cervelas, ça va.

Dernier verre

Il y a des festivals qui s’avèrent pénibles en vrai qu’ils n’en avaient l’air sur le papier. En théorie, un festival consacré au vin suisse – la culture terroir – est plus séduisant que les rencontres du cinéma suisse, dont l’abus est plus dangereux pour la santé que celui d’alcool. Il espère que les mondanités seront moins pesantes avec une belle robe et un parfum fruité – en clair, qu’on se fasse moins chier lorsque tout le monde aura un coup dans le nez.
Il a goûté la Petite Arvine et il est resté coincé là à discuter avec l’encaveuse, qui ne veut pas d’une retraite à 65 ans, et qui se définit comme une féministe valaisanne. « Vous êtes une denrée rare » a-t-il plaisanté. « Pas plus rare qu’un socialiste misogyne » a-t-elle rétorqué. Il est donc parti déguster un Pinot noir genevois, mais le vigneron lui a rappelé qu’il faudrait voir à agir : pourquoi les primes d’assurance-maladie du bout du Lac sont-elles les plus élevées du pays ? Il se réfugie du côté des Vaudois, pour goûter un Dézaley et voilà que le viticulteur du coin lui rappelle que HarmoS ne règle rien : les Suisses totos continuent à apprendre l’anglais pendant qu’on oblige nos gamins à apprendre une langue que nos voisins ne parlent même pas. Il avait oublié que les dames pompettes et les messieurs avinés disent plus volontiers ce qu’ils pensent que les cinéastes sobres et perclus de subventions. C’est l’effet « café du commerce ». Il va gentiment rentrer, s’il en est encore capable.
Dans la grande halle CFF de Morges, où il s’est attardé jusque tard dans la nuit, les poutres du plafond tendent à se dédoubler… Il vaut mieux éviter de marcher le nez en l’air quand on n’est plus capable de filer droit. Alors Alain regarde ses pieds, la pointe de ses mocassins où toutes les batailles d’opinion perdues se sont donné rendez-vous, et il rentre penaud en regrettant les soirées mortifères du cinéma où, au moins, on lui lèche le cul.

Fringale de nuit

Deux heures du matin. Etendue entre des draps de soie, dans un pyjama en pilou, elle reste là, yeux ouverts, prise d’un soudain remords. Peut-être que le cassis de Dijon était une mauvaise idée… Il lui arrive d’avoir des enthousiasmes difficilement contrôlables et, comme elle est plutôt persuasive, personne ne l’arrête dans son élan, pas même le président du parti. Le groupe s’emballe, le parlement vote et voilà le résultat. C’est comme la définition des résidences secondaires ; elle en a passé, des nuits blanches, dans la moiteur de son lit, à tenter de la compliquer.
Elle pense depuis plusieurs heures à ce principe de libre circulation des marchandises qu’elle a défendu, sans trouver le sommeil. Dans ces moments de doute, elle se connaît, il n’y a qu’un bon petit casse-dalle improvisé pour la calmer. Alors elle écarte précautionneusement les draps pour ne pas réveiller l’époux qui dort, enfile ses chaussons fourrés et se glisse à la cuisine.
Eclairée seulement par la lumière du frigidaire, Doris considère longuement le Cenovis et le sbrinz. Il lui faut un truc réellement consistant et rebutant. Voilà. Le sandwich au poulet pané et sauce aigre-douce acheté chez Coop. Elle déchire l’emballage avidement et ouvre grand sa grande bouche : la première morse apaise quelque chose en elle, mais force est d’admettre que le goût n’est plus le même qu’avant. Et si le cassis de Dijon s’était retourné contre elle ? S’il avait dévoyé l’objet de son inavouable péché ? Elle dévore néanmoins jusqu’à la dernière miette de cette aberration diététique que constitue du pain contenant de la panure contenant de l’agrégat de volaille. Au petit jour toutefois, prise de regrets, elle ira peut-être se faire vomir en pensant à l’économie nationale, au président du parti, à Franz Weber ou aux centrales nucléaires. Explosion atomique dans le lavabo.



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